Apple aurait-il enterré le NFC hier soir ?

L’annonce hier des nouveaux iPhone par Apple doit sembler bien peu bouleversante pour la plupart. Je pourrais probablement gloser pendant quelques lignes sur la version bling-bling du 5S qui aura son franc succès pour certains publics du Moyen-Orient à l’Asie… Mais qui cela intéresse-t-il vraiment ?

Non, ce qui me semble beaucoup plus important c’est qu’Apple vient probablement de saborder en douceur les dernières tentatives de développement du NFC pour le grand public.

Je parle tout d’abord de “tentatives”, puisque vous comme moi seriez bien en mal de m’indiquer où le NFC s’est révélé être une killer app dans le grand public ces dernières années (non les cartes de métro ne comptent pas : ma carte Oyster londonienne de 2003 utilise le RFID, fonctionne toujours parfaitement 10 ans après, et personne ne semble avoir fait de choc anaphylactique par manque de NFC depuis).

Avant de discuter du sort de la technologie NFC, il faut probablement que je revienne sur un élément de base en innovation : en terme de marché, la technologie n’a pas d’importance.

Si cela peut encore vous étonner c’est que vous devez penser que les cuisines d’un trois étoiles Michelin sont aux commande d’ingénieurs agronomes ou de chimistes. Pour les marchés grands publics non plus ce ne n’est pas la qualité intrinsèque de chaque brique technologique qui fait la différence, c’est l’écosystème global qui est déployé pour résoudre un ou plusieurs problèmes saillants. Dans ce contexte, le seul rôle de la technologie est  de se rendre transparente, non intrusive et d’améliorer silencieusement l’efficacité globale des usages (ou d’en créer de nouveaux, mais cela est en réalité extrêmement rare).

Je ne vais pas me remettre à taper sur notre culture française de l’innovation, la plupart d’entre vous savent ce que je pense.

C’est une survivance effroyablement caduque de la géopolitique de l’après-guerre, période à laquelle tout un pays était à reconstruire, les débouchés marchés virtuellement infinis, et où la sélection par le diplôme était simple et directe (il faudra attendre 1950 pour qu’il y ait 5% de bacheliers en France). C’était une époque où il suffisait de fabriquer une voiture pour qu’elle se vende et avoir un BAC+3 qualifiait presque n’importe qui pour savoir comment fabriquer la dite voiture (o tempora, o mores, etc).

Nous arrivons rapidement à un siècle de distance de cette époque et de cette culture des marchés et de l’innovation. Si vous continuez de fonctionner avec ces grilles de lecture, je vous suggère de vous pencher sur la possibilité d’accorder le droit de votes au femmes.

Pour en revenir à Apple et au NFC, depuis 2007 ils semblent traiter avec un certain mépris cette technologie.

Pourquoi ? Honnêtement je n’en ai aucune idée. Le standard peut ne pas leur sembler assez stable, la consommation électrique des lecteurs NFC trop gourmande en situation de mobilité… A titre personnel je parierais sur le fait que l’usage du NFC est trop maladroit dès lors qu’il y a des interactions avec une certaine complexité. Taper une carte de métro sur une borne c’est une chose, mais s’échanger de la musique en essayant de frotter de la bonne façon deux téléphones mobiles ? Pas très convaincant. Et bien entendu le NFC reste confronté à cette histoire de poule et d’oeuf : sans un parc de systèmes NFC-ready (non, une kyrielle de mobiles Android ne suffit pas) le NFC ne peut rien faire et donc ne démarre pas.

Qui serait susceptible d’ouvrir un écosystème suffisant pour y lancer le NFC et de lui donner un sens quotidien ? La réponse n’est jamais venue, mais tout le monde attendait Apple sur ce sujet.

Nous pouvons relever que le fait qu’Apple n’ait jamais choisi de s’engager sur la voie du NFC n’a pas suffit à tuer cette technologie. Certains acteurs ont même su trouver des applications qui ont été un succès commercial incroyable. Cela peut vous surprendre mais Activision avec la franchise Skylander est devenu en très peu de temps le jeu le plus vendu et le plus profitable sur la planète (la barre des 500 millions de dollars a été dépassée en janvier 2013, après une sortie en 2011). Et Disney s’attaque maintenant à ce juteux marché :

disney-infinity

Mais… Cela reste une niche, alors que le pouvoir majeur d’Apple en 2013 est d’être l’un des principaux écosystèmes B2C en ligne et mobile.

Un écosystème dans lequel on consomme du jeu, de la musique, sa vie sociale, des films, … Et surtout, un écosystème hyper-actif :

  • 50 milliards d’applications téléchargées depuis l’ouverture de l’App Store ;
  • 575 millions de comptes iTunes créés et reliés à un numéro de carte bancaire (plus qu’Amazon !) ;
  • 5 milliards de dollars générés par les développeurs en 2012 sur la plate-forme ;
  • 60% du trafic internet mobile passant par un téléphone ou une tablette Apple (contre 24% pour Android) ;
  • Et 82% du trafic internet mobile sur tablettes capturé par les iPad.

Avec les annonces de hier, cet écosystème va combiner à la fin du mois deux nouvelles technologies relativement discrètes, transparentes dans leur utilisation et qui ont une chance de bouleverser nos échanges d’informations, de documents et de biens payants.

Il s’agit de la conjonction :

Premièrement, d’un scanner biométrique permettant de débloquer votre téléphone sans taper de mot de passe, mais surtout de valider votre identité de client et vos achats par carte bancaire, ou de permettre une sécurité renforcée dans l’entreprise des téléphones en modes BYOD :

apple id touch merkapt

 

Et deuxièmement, de l’intégration de iBeacons (qui n’a rien à voir avec du lard salé électronique), mais qui est une version de la technologie Bluetooth appelée BLE (Bluetooth Low Energy). La promesse est ici qu’un iPhone puisse communiquer en Bluetooth (un standard très répandu depuis 1999 et surtout depuis 2010 en version 4.0) avec tout un ensemble d’autres appareils et bientôt des objets connectés par le fameux BLE, consommant très peu d’énergie.

Les applications de iBeacons sont potentiellement nombreuses : de la gestion des interactions domotiques (sujet pour lequel le marché a toujours démontré un désintérêt aigu, même si Nest a ouvert une brèche intéressante), à la géolocalisation à l’intérieur des bâtiments (sujet sur lequel Google travaille beaucoup, donc important pour Apple), ou le “quantified self” (d’autant qu’Apple ajoute aussi à l’iPhone un co-processeur particulièrement apte à détecter les mouvements)… en passant par tout ce qui touche au paiement.

A partir de maintenant, quelques combats d’arrière-garde seront probablement menés par les banques (je suspecte qu’aucune en France n’a réellement compris l’insuccès de Moneo) ou les régies de transport, mais nous avons maintenant la recette magique de ce qui pourrait tuer dans l’oeuf l’avenir grand public du NFC :

  1. Le premier écosystème commercial en ligne mobile sur la planète ;
  2. Un couplage transparent de la biométrie à près de 600 millions de consommateurs et leur carte bancaire ;
  3. Un système simple et robuste de communication de votre téléphones à proximité de nombreux objets.

Vous en pensez ce que vous voulez, mais je veux bien parier un pain au chocolat et un espresso que d’ici à 6 mois, Square aura annoncé qu’ils utilisent l’API iBeacons en combinaison avec Touch ID pour upgrader leur solution de paiement (hello Starbucks, à quand Ikea ?).

square wallet - merkapt

 

En conclusion, et en attendant de voir ce qui va réellement se passer, je ne peux que citer le designer rock-star d’Apple :

It’s not rampant technology for technology’s sake. / J. Ive, Apple

 

EDIT : Dans la foulée, Google supprime le NFC comme fonctionnalité nécessaire à son Google Wallet.

Author: Philippe

After obtaining a PhD in biotechnologies, and working in a medical diagnostic startup, Philippe Méda has managed teams and companies in the medical and pharmaceutical industries for over fifteen years. Following an MBA in 2007 Philippe founded Merkapt, a consulting agency in charge of co-piloting innovation for startups and large multinationals, in Europe, and Asia. Since then he has been training 200 to 300 startups a year, consulted for dozens of multinationals on rupture innovation or corporate incubation, and was directly involved in more than 150 startups building their market fit and scaling up their business. Philippe also teaches innovation and business model design in key MBA programs in Paris and Shanghai and is now living in Amsterdam.

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